C’est un patient jeune qui demande, navré, à son cardiologue, lequel vient de lui révéler sa maladie cardiaque avancée: «c’est à cause des femmes tout ça docteur?». C’est une patiente de 90 ans qui se sent revivre et qui a «le palpitant qui s’emballe» depuis qu’elle est tombée amoureuse d’un bel octogénaire à la maison de retraite. C’est un couple de retraités qui s’autorisent à faire la chose dans la voiture depuis que monsieur a été triplement ponté. C’est un président de la république célèbre qui mourrait dans les bras de sa maîtresse après avoir ingéré une trop grande d’aphrodisiaque à base de quinine, aux effets anti arythmiques importants, tout ça pour être «à la hauteur» de la dame.

 

Les affaires de coeur et celles de la la cardiologie font certainement bon ménage, du moins sur le papier, tant le pont entre les deux domaines, l’un sentimental et passionné, l’autre scientifique et dévoué, est emprunté.

 

Les auteurs d’une étude publiée récemment s’attachaient à colliger dans une cohorte de 8000 patients tous les facteurs protecteurs de maladie cardiovasculaire. Les satisfactions dans le travail, la sérénité de la vie familiale, la sensation d’accomplissement et une vie sexuelle épanouie étaient identifiés comme facteurs bénéfiques – en diminuant l’incidence de l’angine de poitrine principalement. A noter qu’il n’est pas question ici d’amour, puisque la passion que l’on prête à l’eros semble si agitée qu’elle serait provocatrice de stress, tandis que ses attributs secondaires isolés, ici famille, accomplissement et vie sexuelle, répondent tout à fait pour l’ensemble aux critères retenus comme étant de bon pronostic pour la suite du développement d’un être tout au long de sa vie.

 

L’amour garde jalousement sa réputation sulfureuse, dramatique, semant les larmes et le chaos et le cortège de malaises épiques ne cesse de s’allonger, tant l’émotion qui frappe l’imagination au contact de l’aimé semble forte, incontrôlable, dépassant toute raison. Autrement de quoi parlerions nous? Parlerions nous encore de quelque chose d’ailleurs? C’est là le très grand mystère qui transporte, et qui pourfend par l’émotion, le coeur mal protégé – pour l’image.

 

Or, le stress et l’angoisse sont bien des facteurs de risque identifiés comme péjoratifs en regard des maladies cardiovasculaires. A cet égard, l’amour, s’il conserve bien lorsqu’il est appliqué avec diligence, peut faire souffrir le coeur le mieux portant.

Encore des histoires de crise cardiaque en pleine dispute conjugale… Encore un cas réel: cet homme qui souffrait d’infarctus le jour où sa femme, qu’il aimait à sa façon certes, découvrait qu’il menait depuis vingt ans une double vie…

 

Jusqu’à quelles extrémités les affres- imaginaires pourtant, car entre l’avant et l’après seule la conscience de la situation a changé, c’est à dire la représentation mentale dans laquelle on se situe imaginativement – jusqu’où ces affres donc, celles de l’émotion, peuvent-elles nous faire souffrir…

 

Et lorsqu’elles ne boudent pas leur plaisir, ces divines inspirations, c’est presque pire: très classiquement, les relations sexuelles extra conjugales sont reconnues comme un facteur de risque de mort subite chez les patients souffrant d’insuffisance cardiaque d’origine coronarienne avancée. Est-ce là le vertige d’un plaisir quasi apocalyptique qui façonne le danger à l’acmé de la rencontre et de l’effusion des sens, ou bien certains ornements récréatifs physiques ou chimiques (drogues érotiques, excitants, cocaïne, poppers…), plus volontiers utilisés en dehors d’une routine quotidienne, avec quelque compagnon de fièvre de passage que ce soit, précipiteront-ils la chute, en accélérant la vitesse du plaisir?

 

Très classiquement, l’insuffisance cardiaque ischémique, et l’instabilité coronarienne, sont des contre indications à l’utilisation du Viagra. Mais qu’en est-il des patients qui ont été revascularisés des dites artères, et qui à ce stade sont guéris? Libres de pratiques, selon l’état, ils doivent discuter de ces applications avec leur médecin prescripteur, et connaître les symptômes d’alarme. Puis jouir de la situation d’une santé pleinement et entièrement retrouvée.

 

D’autres médicaments amoindrissent la libido: c’est le cas des béta-bloquants. Certains sont plus puissants que d’autres, et on s’abstiendra de les arrêter tout de go. Encore une fois, le médecin cardiologue peut faire figure de référent pour cette partie là, et il pourra adapter le traitement, peut être l’alléger ou l’éconduire, ou encore le remplacer par une autre classe de médicament.

 

Et cette histoire d’un patient insuffisant cardiaque traité de près aux béta-bloquants justement, et dépendant, et qui suppliait son médecin, puis le chirurgien, de lui «greffer un nouveau coeur», pour, après l’opération la plus lourde, alléger le traitement s’imaginait-il, et à nouveau pratiquer l’acte qui l’honorait par le passé…

 

L’impuissance, et la dysfonction érectile, ont dans la plupart des cas une cause vasculaire à l’origine. L’apparition soudaine d’une dysfonction érectile peut être associée avec l’apparition future d’une maladie cardio vasculaire plus générale et plus dangereuse, et avec une surmortalité. Inversement, l’application de règles hygiéno diététiques simples et la réduction des facteurs de risque cardiovasculaires améliore l’érection – par exemple, une perte de poids pour l’obèse, ou l’arrêt de l’intoxication tabagique.

 

Pourtant, malgré toutes ces explications hautement cliniques, et ces implications somatiques, d’où naît encore et malgré tout le sentiment amoureux? Il est ainsi vrai que le cardiologue a une vocation de soignant pour le corps et le coeur, au sens anatomique du terme, mais aussi pour l’âme, car la pompe n’insuffle que pour aimer au fond – le but de la vie, qui pousse son énergie dans chacune des molécules du corps, n’est-ce pas la biologie, c’est à dire au fond la rencontre et la reproduction? On ne pourra pas plus évincer ici la dimension psychologique de la cardiologie, dès qu’on touche aux affaires de coeur, du moins.

 

Certes, le cardiologue est un technicien, qui améliorera bien la sensation agréable et le psychisme quotidien du couple par des techniques raffinées de revascularisation de l’artère pénienne ou de sa branche fine du corps caverneux – le mystère féminin, lui, est plus complexe pour le spécialiste des vaisseaux, mais il peut déjà être amélioré par action indirecte sur un partenaire. Mais si la vocation première du médecin est d’améliorer la santé de son patient, c’est à dire son sentiment de bien être physique et mental, alors le cardiologue ne peut pas reculer ici dans son cabinet de consultation devant la dimension psychique de la sexualité des différents intervenants qui viennent le visiter.

 

Or, le désir sexuel et la sexualité des patients souffrant d’une pathologie cardiovasculaire avancée, comme il a été prouvé pour ceux sortis de chirurgie cardiaque, sans doute à cause des cicatrices inhérentes, des blessures du moi, autant que de l’état vasculaire, sont bel et bien diminués dans le suites immédiates de l’acte. La connaissance, ou plutôt la méconnaissance de son état, et de ses capacités sexuelles, est ici en cause, et c’est un certain manque d’explication qui retentit sur la qualité de vie des patients pourtant opérés, c’est à dire théoriquement améliorés. C’est qu’au décours de l’opération, la plupart des patients revascularisés n’ont pas reçu l’information adéquate quand à l’activité sexuelle à laquelle ils sont fort heureusement autorisés.

 

C’est l’histoire de ce patient encore, qui s’était interdit depuis plus de vingt ans d’aimer charnellement son épouse, admirable de patience, car il croyait souffrir dramatiquement des artères coronaires ainsi que de congestion pulmonaire intermittente – quand les examens appropriés révélaient somme toute l’exagération diagnostique, sans doute par auto excès de zèle, alors qu’il n’était porteur que d’un reflux oesophagien d’après repas, chose très banale.

 

La sexualité et le désir font partie de la vie. Ils en sont même à l’origine, et l’entrainent en tant que moteur. Une vie heureuse, harmonieuse, et une sexualité épanouie protègent des risques de maladies cardiovasculaires. Mais rien n’est plus difficile que de se tenir à l’écart des passions: celles ci sont notre sel, et notre vrai défaut, en même temps qu’elles font battre le sang qui nous anime. L’un dans l’autre autant avoir vécu sans doute quelque belle expérience forte. Mais il ne faut pas oublier de se protéger – psychiquement – du «mal de coeur» – et de ses répercussion physiques.

 

L’organe est un instrument fragile, qui peut vite se dérégler. Le but de la médecine moderne est de réparer ce qui ne peut être refait, et d’améliorer ce qui ne peut être défait.

 

Comment vivre sans amour? Sans désir? Nullement voilà tout. Du point de vue scientifique aussi, ce serait une absurdité, tout autant qu’une impasse. Ces courants profonds, naturels, battent dans le coeur, comme pour un homme/une femme ils sont dans son sang. Nul ne peut l’ignorer.

 

C’est ce qui fait, de l’un à l’autre, toute la beauté sans cesse renouvelée, toute la spécificité, et tout le mystère, de la relation … thérapeutique cette fois, pour inscrire malgré tout, au delà de la maladie, la volonté de vivre, et le désir amoureux, dans son existence.

 

C’est l’histoire d’un vieux couple, hospitalisés tous deux, pour avoir fait un malaise dans un cinéma dans les bras l’un de l’autre. C’est l’histoire banale encore, c’est le coeur qui s’emballe et qui semble céder, juste le temps d’un regard, du passage d’un ange ou bien d’un sentiment, mais qui reprend, et qui confirme que nous sommes bien vivants.