Un soleil blond, et des yeux-ciel. Et dans cette aura de mer du sud, Sarah Hebert, une championne hors norme.

Celle d’un sport assez extrême, le windsurf, dans lequel elle a acquis un formidable palmarès (quatre fois championne de France, championne d’Europe et vice championne du monde). Mais son histoire personnelle révèle encore des qualités humaines bouleversantes, qui font d’elle un exemple pour chacun, et une inspiration.

 
A l’âge de 22 ans, on lui découvre une maladie rythmique d’effort au décours d’un examen ergométrique. C’est un choc pour la jeune aventurière, en quête d’émotions fortes, et toujours à la recherche du dépassement de ses propres limites. C’est une épreuve. C’est un épisode malheureux qu’elle va traiter avec force et détermination: puisque les médecins lui interdisaient désormais la pratique de son sport, devant la menace de mort subite à l’effort, Sarah allait au devant d’un traitement par défibrillateur implantable, dont elle était greffé en 2005.

 
Le boîtier enfoui sous la peau et relié à deux électrodes intra cardiaques est chargé d’analyser le rythme cardiaque de Sarah, et si besoin de traiter par un choc approprié en cas d’emballement dangereux. Il faut bien comprendre ce que cela implique: plutôt que de vivre une vie calme et consommée dans la quiétude, à l’abris d’un accident cardiaque, Sarah a décidé de risquer sa vie pour ne pas changer celle qu’elle est.

 
Même ainsi équipé, un sportif de haut niveau peut mettre des années avant de récupérer un mouvement normal du buste et de l’épaule, et pour dépasser les douleurs chroniques qui surviennent après l’implantation. Pire, l’anxiété de l’emballement et du choc peuvent déconcentrer au point que tout effort maximal serait évité, de peur d’en arriver aux derniers termes du traitement – et la carrière sportive serait gâchée.

 

Mais la volonté farouche de Sarah laissait les spécialistes de la discipline pantois quand elle remportait le championnat d’Europe à 21 ans, peu après l’opération. A tel point que la Fédération française de planche à voile, ahurie, tant elle ne s’y attendait pas, a eu peur de passer pour irresponsable en lui autorisant à rider, et lui retirait dès lors sa licence.

 
Peu importe, puisque Sarah ne s’arrêtait pas là. Une championne de cette trempe n’est jamais à court de ressource, ou la vie pourvoie bien à la fois en adversité et en réalisations. Elle se voyait ainsi offrir la double nationalité arménienne, avec comme objectif la qualification de l’Arménie aux jeux olympiques de 2008 à Pékin, en windsurfing.

 
Mission accomplie, mais Sarah ne participait pas cette année là, pas plus qu’à Londres en 2012. C’est qu’est né depuis longtemps un projet dans l’esprit de Sarah.
La vie, après l’opération, elle continuait de l’aborder avec enthousiasme et détermination, plus décidée que jamais à réaliser ses rêves. Sa devise est devenue: avec du coeur, tout est possible.

 
En toute occasion, dans la douleur et dans l’adversité, Sarah est décidée à garder une attitude positive, et le sourire. Aujourd’hui, comme tous les jours, il y a urgence à réaliser son rêve, révèle-t’elle. Mais il ne faut pas confondre vitesse et précipitation.
Deux ans de préparation, c’est le temps que Sarah a consacré à son projet fou: la traversée de l’Atlantique en windsurf. C’est un exploit incroyable, qui élève le sport à une autre dimension, mythique cette fois-ci.

 
Le fait que Sarah soit porteuse d’un défibrillateur cardiaque implantable est à la fois un lourd et un beau symbole. Le danger de la traversée en est accru: Sarah est bien suivie par un bateau étape pour les questions techniques et pour le repos, mais une fois sur l’eau celui ci reste autant que faire ce peu dans les parages de sa dernière trace GPS tandis que Sarah affronte seule les éléments, avant d’être rejointe. Bien souvent, le contact visuel est perdu.

 
Et voici que Sarah est livrée à elle même, au milieu des éléments déchainés, comme elle aime, seule en plein océan. Les vagues, les courants, le vent, les conditions climatiques et les avaries mécaniques ne sont rien. Ni non plus les menaces d’animaux prédateurs, comme les requins. Il y a encore le risque inhérent. Incontrôlable. Le risque que le coeur s’emballe soudain, et cesse toute activité mécanique. Le risque que le défibrillateur ne choque, une fois, deux fois peut-être, la laissant sans doute étourdie, au bord de l’inconscience en pleine mer, peut être loin de sa planche à voile, peut-être loin du bateau.

 

Ce que Sarah avait choisi d’affronter était tout à fait innommable. Le fait seul de s’être proposé ce défi, et de l’avoir relevé est un exploit incommensurable.

 
Car Sarah est partie, en février dernier, de Dakar, pour accomplir sa traversée, avec son équipe qui la suivait de près. Les conditions météorologiques étaient particulièrement pugnaces et hostiles. Pour tenir l’angle nécessaire afin d’atteindre les Antilles, Sarah naviguait dans une position très inconfortable – le corps en pivot, les pieds poussant vers l’avant et les bras rétablissant vers la droite pendant six à huit heures sans cesser pour passer le dos de la houle capricieuse, serrée et clapoteuse.
Le vent filait ses 25 nœuds de moyenne, avec des pointes à 30. Sarah gardait courage et naviguait plus vaillamment encore: 90 miles en 9h dans une atmosphère extrême. Et les conditions qui ne faiblissaient pas.

 
A ce moment là, près de 3 semaines furieuses après le départ, Sarah, au comble de l’effort physique, sous alimentée et déshydratée, épuisée par manque de repos et par atteinte ultime de ses forces, sentait venir le malaise. Désorientation. Oppression. Angoisse. Céphalées et troubles visuels. Joint par radio, son médecin évoquait une anémie essentielle, par carence alimentaire, dans une atmosphère physique extrême et hypercatabolique.

 
Luttant jusqu’au bout de ses forces, Sarah écoutait finalement la petite voix amicale, celle des gens qu’elle aimait, celle des gens dont elle a su s’entourer, celle des médecins, des patients, celle de tous ceux qui souffrent et qui continuent de penser que la vie est belle. Celle qui lui disait qu’elle n’avait pas le droit de la sacrifier, sa vie, qu’elle pouvait bien la jouer mais qu’elle devait surtout pour lors s’y accrocher de toutes ses forces, et qu’elle aurait bien d’autres occasions de réaliser ses rêves. D’autres projets, plus fous encore.

 
Et de réaliser au delà de la frustration, que l’essentiel était d’avoir vécu ce projet jusqu’au bout, avec intensité, et d’avoir su porter sur ses épaules tout un espoir, le sien, dans son propre regard tourné vers l’horizon, mais aussi celui de milliers de patients, atteints ou non de maladie cardiovasculaire, porteurs ou non d’un défibrillateur, car le courage transcende toutes les catégories, et n’a pas de frontière.

 
Chacun désormais peut et doit se reconnaître un peu en Sarah, et en être fier. Chacun avec elle, grâce à elle, est désormais capable de continuer à rêver, de dépasser sa propre condition, ses contrariétés, ses limites physiques et mentales, pour s’entrainer soi même sur le chemin de sa propre et entière, de sa pleine réalisation.

 
Pour Sarah, ce chemin, c’est celui qui l’emmène au milieu de l’océan. Mais à chacun son océan.

 
L’essentiel est toujours de vivre, quitte à vivre avec sa maladie, dans la réflexion comme dans l’urgence. Sarah nous a montré comment continuer à rêver. Le plus beau dans cette aventure aura été le chemin parcouru, car l’essentiel n’est pas tant le but à atteindre mais bien les choix de vie que l’on fait pour ne serait-ce que s’en approcher.

 
L’histoire est belle, et digne d’un roman. C’est un récit d’exception, pour une femme exceptionnelle. Une femme qui a choisi de faire de sa vie quelque chose d’unique, et de dépasser toutes les limites qui se dresseraient sur son chemin.

 
Oui l’histoire est belle, et elle doit continuer de nous inspirer. Et il y aura d’autres histoires. C’est tout ce qu’on peut lui souhaiter: car à l’en croire, Sarah continue de rêver. Sans doute est elle assez forte, assez déterminée, faite ainsi que rien ne peut l’atteindre, et qu’elle continuera toujours de se fixer des objectifs, et de les réaliser, le sourire au lèvre, le sel sur la peau, et le soleil dans la tête.
Sans doute est elle faite ainsi, que maintenant, c’est nous qu’elle fait rêver.